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La monade de Leibniz, atome de la Nature

Auteur : Brigitte Boudon

Philosophie, Grands philosophes, Sciences

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) est un érudit universel : diplomate, juriste, historien, mathématicien, physicien et philosophe, il est «une académie à lui tout seul». Le plus extraordinaire de sa philosophie est sans doute la redécouverte d’un très ancien concept, que l’on trouve déjà dans la philosophie présocratique mais aussi indienne, le concept de monade. Or avec ce concept, Leibniz a déjà l’intuition de notions essentielles de la physique quantique contemporaine, ce qui en fait un philosophe visionnaire.

Né à Leipzig en 1646 d’un père professeur de philosophie morale, il eut une jeunesse studieuse, puis fut nommé conseiller à la cour suprême de l’électorat de Mayence avant d’être envoyé en mission diplomatique en France. En 1676, après avoir inventé le calcul infinitésimal mais aussi le calcul logique et ses prolongements géométriques, il rentre en Allemagne après avoir traversé l’Angleterre et la Hollande où il rencontre Spinoza. Il fut, jusqu’à sa mort en 1716, bibliothécaire du duc de Hanovre. En 1685, sa philosophie était déjà un système parfaitement constitué.

 

De la matière à la métaphysique

 

Leibniz retrouve l’ordre antique de la philosophie : logique, physique, éthique, Au lieu de partir de l’être et de Dieu pour descendre vers les choses, il part de la matière et de ses lois et, de là, s’élève à la métaphysique et à Dieu. Sa philosophie reste marquée, conformément à son temps, par un souci théologique constant, s’interrogeant sur la place de Dieu, l’existence du péché originel, et la notion de grâce.

«Mes méditations fondamentales roulent sur deux choses, à savoir sur l’unité et sur l’infini. Il y a certes deux labyrinthes de l’esprit humain : l’un concerne la composition du continu, le second la nature de la liberté ; et ils prennent leur source à ce même infini.» (1)

 

Leibniz rejette la physique cartésienne en partie parce qu’elle n’explique pas assez le changement. Si on admet avec Descartes qu’il n’y a pas de vide, à chaque mouvement, de nouvelles particules viennent prendre la place de celles qui ont été déplacées, de sorte qu’on obtient un état de choses identique à celui qui existait précédemment sans que rien n’ait changé. Pour Leibniz, le mouvement a sa source dans une force. Et ceci le conduit à retrouver un très ancien concept qu’avaient développé les philosophes antiques grecs comme indiens, le concept de monade.

 

La monade, au cœur de sa philosophie

 

Le concept de monade lui permet de répondre à de nombreux problèmes métaphysiques. Le terme monade vient du grec monos ou monas, qui veut dire seul, unique.

La substance ne peut être étendue car sinon, elle serait divisible. Le critère essentiel de la substance est par conséquent son action, sa force. Ce sont de tels points de force que Leibniz nomme des monades. Ces monades sont les véritables atomes de la nature et en un mot, les Éléments des choses.

 

«Ces monades sont les véritables atomes de la nature», écrit Leibniz qui reprend là un terme utilisé chez Pythagore, qui désignait par monade une unité parfaite renfermant l’esprit et la matière, la monade de Pythagore étant Dieu lui-même. La matière et l’esprit ont donc une essence commune qui est la force. La substance sera donc une unité de force ou monade, dénominateur commun de la matière et de l’esprit.

Ces monades ou substances élémentaires possèdent les caractéristiques suivantes : elles n’ont pas de forme, car ceci impliquerait la divisibilité ; elles ne peuvent être ni produites ni détruites ; elles sont individuelles : aucune monade n’est identique à une autre ; enfin, elles sont sans portes ni fenêtres ; donc rien ne peut en sortir ni y rentrer.

 

La relation des monades entre elles

 

Elles connaissent cependant un changement interne constant : une tendance interne à la perfection qui entraîne le continuel passage d’un état à un autre. Ces informations et leur programme expriment le rapport de la monade individuelle à toutes les autres monades du monde, comme un point où se rencontrerait une infinité d’angles.

Chaque monade, bien que sans porte ni fenêtre, se tient pourtant en relation avec toutes les autres, chacune exprimant un point de vue ou une perspective particulière. La monade est l’expression de la multiplicité dans l’unité. Pour le comprendre, il faut recourir au concept de force qui fait du monde un tout organique. Il s’ensuit que chaque monade connaît l’état de toutes les autres. Mais elle n’en est pas forcément consciente.

 

Un continuum, de la matière à l’esprit

 

Les monades forment une hiérarchie. Au plus bas degré, les monades simples ou «nues» caractérisées par des perceptions inconscientes. Elles contiennent toutes les informations sur l’état de toutes les autres, mais n’en sont pas conscientes. Ce sont les monades des minéraux et des végétaux. Puis, viennent les monades sensitives douées de perceptions conscientes. Telles sont les monades des animaux. Enfin, les monades raisonnables se distinguent par la conscience réfléchie de leurs perceptions et entraînent donc la liberté. C’est le cas des monades humaines.

 

L’univers monadique de Leibniz s’étend de façon continue des «monades toutes nues» (forces physiques élémentaires) aux monades ou âmes humaines capables de réflexion et de raisonnement. Entre les deux se situent les animaux, dépourvus de réflexion mais possédant la mémoire.

 

Il y a un continuum qui va de la matière à l’esprit. Il y a partout de la vie, c’est-à-dire des monades, des forces vivantes qui réalisent par elles-mêmes le programme que Dieu leur a assigné en les créant. Elles actualisent ainsi ce qu’elles contenaient en puissance. Continuité est un mot clé de la métaphysique de Leibniz. Il existe dans l’univers tous les degrés de perfection qui, grâce au monde, vont œuvrer pour la perfection du monde entier. Nous pouvons donc avoir confiance en Dieu et penser que le règne de la nature sert à celui de sa grâce. À la séparation entre l’ici-bas et l’au-delà, Leibniz substitue la continuité entre la nature et la grâce par les chemins du progrès.

 

 

 

(1) Le Discours de la Métaphysique et autres textes, Leibniz, éditions Garnier Flammarion, 351 pages

 

Œuvres de Leibniz :

- Le Discours de la Métaphysique (1686)

- Les Nouveaux Essais sur l’entendement humain (1709)

- Les Essais de Théodicée (1710)

- La Monadologie, publiée deux ans seulement avant la mort de Leibniz






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